Le parrainage, une imposture d’un escroc politique présentée sous le verni démocratique

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« Celui qui veut garder sa vie la donne au peuple et la place au plus dangereux des carrefours. Celui qui veut la perdre la met dans un coffre-fort : croyant l’avoir préservée, il l’a déjà perdue. »
Ahmed Sékou TOURE

Après toutes les forfaitures dont le Président Macky se fait l’auteur depuis son accession à la tête du Sénégal – reniement sur la question du quinquennat, nomination de son petit frère à la direction de l’administration la plus prestigieuse et la plus juteuse du pays en dépit de sa promesse de ne jamais lui faire bénéficier d’un décret – suite à ses entreprises de liquidation politique de tout adversaire de taille en instrumentalisant la justice et le tout dans une volonté de se frayer un chemin sans concurrence pour sa propre réélection, le Président aujourd’hui entreprend un projet de réforme constitutionnelle portant sur le parrainage pour, dit-il, rationaliser la démocratie en tout cas pour parachever son objectif qu’il s’est fixé depuis son élection.
Le parrainage est la qualité de parrain ou de marraine. C’est un appui moral apporté par une personne d’autorité à quelqu’un ou à un projet. En politique, le parrainage est un soutien matériel apporté à une personne, à un candidat dans le but de lui permettre de valider sa candidature, en l’espèce pour les élections présidentielles.

Pour proposer une telle réforme, le Président et ses partisans, pour nous convaincre de son utilité et de sa nécessité, utilisent deux formes arguments : la première un argument d’autorité qui consiste à avancer que cela se passe ailleurs, en l’occurrence, dans les grandes démocraties comme la France, « notre mère-patrie » donc le Sénégal doit nécessairement le copier pour son avancée démocratique. La seconde est un argument de fond qui a vocation à rationaliser notre démocratie en codifiant les partis, à sécuriser notre magistrature suprême, à la « fermer à la mafia et aux dealers ». Pour cela, il faut l’onction populaire pour le verrouiller.
Ainsi la question que l’on se pose est de savoir si ces arguments résistent-ils à l’analyse ? D’autres velléités peuvent-il se cacher derrière cet argumentaire en apparence avancé pour le peuple et sa démocratie ?
Pour répondre à cette problématique, je vais démontrer d’abord que les arguments de la défense ne répondent pas à la volonté de leur auteur (I) ensuite apporter d’autres preuves montrant que ce projet de réforme est funeste pour la démocratie (II)
I. Le parrainage à la veille des élections est une mystification dont la rationalisation de la démocratie et l’exemple des législatives passées ne sauraient justifier
L’idée semble noble : redonner au peuple la place qui lui est dû, celle du véritable détenteur du pouvoir politique. Il sera ainsi l’alfa et l’oméga du processus démocratique. Il parraine ceux qui doivent se présenter et désigne après celui qui doit le diriger : c’est beau, présenté ainsi. Cependant, le parrainage ne rationalise pas la démocratie (A) et l’exemple des élections législatives argué est une tromperie (B)
A. Ce parrainage rationalise-t-il la démocratie en limitant les partis ?
Limiter les partis, nous dit la mouvance présidentielle, c’est décréter l’assainissement de la vie politique publique comme s’il y a une corrélation entre la quantité et la qualité. Cette idée est même dangereuse car la liberté d’association doit être constitutionnellement garantie et non particulièrement limitée. Si, en effet, cette volonté est sincère, il suffit juste d’appliquer rigoureusement le droit des associations pour que les partis se rationalisent eux-mêmes.
Rationaliser quelque chose signifie rendre conforme à la raison. Si rationaliser la démocratie sénégalaise indique la rendre conforme à la raison, la question est de savoir quelle « raison ». Celle de la mouvance présidentielle ou celle de la démocratie ?
Si c’est la rendre conforme à la raison démocratique, le parrainage ne se justifie pas car tout électeur peut être éligible et la démocratie, sous prétexte de la rationalité ne doit tolérer aucune discrimination même venant du peuple souverain. Elle doit permettre à tous les postulants qui s’estiment légitimes pour représenter le peuple souverain de demander leur vote d’autant plus des barrières financières sont posées pour faire le tri.
Si c’est la rendre conforme à la raison de la mouvance présidentielle et à la volonté de leur chef, il va de soi que c’est la mort de la démocratie car c’est là l’expression de l’agonie de la diversité des points de vue sans laquelle aucune pluralité démocratique ne saurait prospérer.
En outre, si on supposait pour vrai l’argument selon lequel l’onction populaire normalise la démocratie, est-ce que ce supposé obstacle empêcherait une bonne volonté qui a réussi à rassembler sa caution de trouver soixante dix mille signatures dans ce Sénégal marqué par la pauvreté, la nécessité ? La réponse est certainement la négative.
On voit qu’au lieu de rationaliser la démocratie, on crée plutôt une ploutocratie qui va privilégier les sénégalais riches pouvant s’acheter des parrainages et des sénégalais pauvres relégués au second rang, exclus du jeu électoral malgré leur compétence et leur loyauté envers la nation.
Une fois cette démonstration faite, les élections législatives passées doivent être écartées.
B. Les élections législatives passées militent-elles en faveur du parrainage ?
La situation des législatives passées est un faux débat pour deux raisons :
D’abord, les législatives ne sont pas la présidentielle. Le pluriel et le singulier sont là pour en témoigner. Cela induit qu’avec la réforme portant sur l’introduction des candidats indépendants et le caractère local des choix des députés, il va de soi que les candidats sont et resteront pléthoriques. Ce qui n’est pas le cas de l’élection présidentielle.
Ensuite la compétition électorale présidentielle a son propre système de filtre que constitue la caution de 65 millions de Fcfa. Cette caution qui n’est pas à la portée de tout le monde et dont le risque de la perdre en cas de non obtention des 5% dissuade fortement. La preuve est que depuis 1960, l’élection où il y a le plus de candidats n’a répertorié que 14 candidats. Ce qui est positif pour plusieurs raisons notamment la diversité des candidats, toujours bien pour la démocratie, les finances de l’état car 65 millions fois quatorze 910 millions. En outre, pour des raisons de secret du vote, l’électeur n’est obligé que de prendre deux bulletins de candidats de son choix.
On comprend que la confusion soit entretenue à dessein pour faire passer de force une réforme qui a d’autres visées que les raisons brandies par le Président et sa clique réactionnaire qui cherchent depuis 2012 à s’attarder à sa réélection au lieu de prendre à bras le corps le véritable souci des sénégalais. D’autres arguments militent dans le même sens.
II. D’autres arguments prouvant que le projet de réforme est funeste pour la démocratie sénégalaise
Le Sénégal est un pays démocratique aux yeux du monde et les citoyens ne cessent de le démontrer. En deux décennies, nous avons réalisé deux alternances, ce qui est rare pour un pays d’Afrique noire. Malgré cette solidité, la volonté de changer des règles qui ont fait ses preuves et continuent à faire ses preuves me semble moribond pour la démocratie. Pour cela, deux points méritent d’être soulevés. D’un coté le timing de la réforme (A) et de l’autre coté la vérification et la validation du parrainage (B).
A. Le timing du projet de réforme constitutionnelle, un attentat à la démocratie
La constitution est la loi fondamentale d’un Etat qui définit les droits et les libertés des citoyens ainsi que l’organisation et les séparations du pouvoir politique (législatif, exécutif, judiciaire). Elle précise l’articulation et le fonctionnement des différentes institutions qui composent l’Etat. Dans les pays de grande démocratie, il existe des constitutions vieilles de plusieurs siècles.
Vouloir réformer une telle structure devrait pour un démocrate susciter réflexion et consultation, le tout dans un temps relativement long qui permettrait à la pluralité démocratique de s’exprimer en vue d’une meilleure réponse à l’aspiration sénégalaise. « La précipitation est l’œuvre du diable » disait le Prophète et aujourd’hui je me pose la question de l’incarnation de ce diable à la tête de notre nation.
Par ailleurs, on est tous d’accord qu’on ne change pas les règles au cours du jeu. Pourquoi attendre la veille des élections pour imposer un changement des règles du jeu électoral si ce n’est pour des raisons sapant les fondements de la démocratie ?
Enfin, si le projet de réforme était important pour le régime actuel, pourquoi ne l’avoir pas inséré dans le référendum constitutionnel de 2016. Toute cette hâte, ce tour de force ne font qu’augmenter la suspicion et le doute à l’égard des bonnes motivations.
Le tout est couronné par la volonté d’avoir la main sur le contrôle des vérifications et de la validation des candidatures à l’élection présidentielle en vue d’en faire le tri.
B. Le peuple propose et le Président dispose ?
La constitution dans sa version de 2016 dispose « Le Président de la République nomme les membres du Conseil constitutionnel (…). Le président du Conseil constitutionnel est nommé par le Président de la République. » cette disposition de la constitution, eu égard à l’expérience que nous avons de l’institution depuis 2012 – invalidation de candidature, confusion à dessein entre l’avis et la décision pour assouvir les volontés malsaines d’un Président qui se moque de la loyauté démocratique, substitution du conseil au Parlement pour décider à sa place concernant les élections législatives et j’en passe – montre que les conseillers constitutionnels, pour la plupart redevables au Président de les avoir recyclés, ne déclarent jamais leur incompétence face à la demande de leur « nominateur ». Ils sont toujours prêts à porter leur toge, tels des gladiateurs, pour défendre la couronne présidentielle de toute contrariété.
Cette situation est d’autant plus facilitée que l’article 92 alinéa 3 de la Constitution dispose que « Les décisions du Conseil constitutionnel ne sont susceptibles d’aucune voie de recours. Elles s’imposent aux pouvoirs publics et à toutes les autorités administratives et juridictionnelles. »
Tout ceci traduit en langage simple : « Parrainez qui vous voulez et je validerai qui je veux !». C’est le tombeau de la démocratie que le Président et ses partisans sont en train de creuser en attendant de l’enterrer définitivement.

En conclusion, je demande au peuple sénégalais : aux femmes, aux jeunes, aux travailleurs, aux militants en uniformes et sans uniformes, à tous ceux qui incarnent une parcelle de la dignité nationale et de l’intérêt historique sénégalais de s’opposer à cette réforme qui nous recule démocratiquement et nous lie à jamais à la volonté d’une seule personne : le monarque Président. Partout cette étape de vigilance et de fermeté militante doit être aiguisée afin l’honneur de la démocratie soit ainsi sauvé.

Cheikh NIORO
Militant de REWMI France – Lille
cheikh.drame@laposte.net

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