Politique

« Dans une démocratie, il ne doit pas y avoir de limitation de mandat du président de la République »

L’ancien ministre et porte-parole du Président Abdoulaye Wade clarifie le débat relatif aux propositions faites lors de la réunion de la Commission nationale du dialogue politique. Dans cet entretien avec «L’Observateur», le ministre Serigne Mbacké Ndiaye, initiateur de la proposition relative à la suppression de la limitation du mandat présidentiel, revient sur le communiqué signé par Benoît Sambou, coordonnateur du pôle de la majorité présidentielle et qui s’est démarqué de sa position. Aussi, Serigne Mbacké Ndiaye est revenu sur sa proposition, objet de la polémique. 

Monsieur le ministre Serigne Mbacké Ndiaye, un communiqué du pôle de la majorité signé par Benoît Sambou réfute que votre proposition a été faite lors de la rencontre. Qu’en dites-vous ?

Je pense qu’il y a eu une erreur de compréhension dans la hiérarchisation des faits. Je reprends textuellement comment les choses se sont passées. Nous étions au niveau de la Commission du dialogue politique. L’opposition a posé un certain nombre de problèmes en disant : «Pour l’opposition, on ne peut plus être chef de parti et chef de l’Etat.» Pour eux, il faut qu’on en discute. La première réaction de Benoît Sambou a été : «On n’en discute pas. Nous n’avons pas mandat pour discuter de ces questions-là.» Moi, j’ai pris la parole pour dire : «Parce que l’opposition a dit une chose qui est vraie, que le Président Macky Sall nous avait dit qu’il n’y a pas de sujets tabous, et que tous les sujets qui font l’objet de consensus seront appliqués. Et s’il n’y a pas de consensus, on va se référer au président de la République qui va arbitrer.» J’ai dit au président de la Commission que si j’ai tenu à prendre la parole, c’est pour qu’on soit clair. L’opposition demande qu’on discute d’un certain nombre de points. Et la discussion sur ces points-là ou l’application des conclusions issues de ces questions-là entraîne une révision de la Constitution. J’ai dit, deuxièmement, si on va vers une révision de la Constitution, chacun y mettra ce qu’il voudra. Ou on s’entendra, ou on ne s’entendra pas et on fait appel au président de la République pour arbitrer. Ils ont dit : «D’accord.» Ce n’est pas la première fois que je parle de la non-limitation du mandat du président de la République. J’ai fait cette proposition qui n’est pas une proposition de la majorité en tant que telle. Moi, je fais partie de la majorité présidentielle, mais cette majorité a une seule voix, c’est celle de Benoît Sambou qui est coordonnateur, mais chacun a son point de vue. Ce n’est pas la première fois qu’il y ait dans les délégations, que cela soit celle de l’opposition ou du pouvoir, des voix discordantes. Ce ne sont pas des voix discordantes d’ailleurs. Moi, j’ai une proposition que j’ai faite au nom de notre coalition qui est le Rappel (Rassemblement pour la pérennisation du libéralisme). Je l’ai dit plusieurs fois et je l’ai rappelé à la presse. Donc, s’il y a une petite incompréhension, c’est à ce niveau-là.

Les termes du communiqué parlent de manipulation, croyez-vous que ce soit le cas, parce que vous avez confirmé vous-même ladite proposition ?

Non, je ne pense pas qu’il y ait manipulation. Qui va pouvoir manipuler ? C’est moi qui ai parlé et on ne peut pas m’accuser de manipulation. La presse n’a fait que rendre compte. Ce que la presse a dit, c’est moi qui l’ai dit. Et ce n’est pas la première ni la dernière fois. Je vais continuer à le dire. Maintenant, je précise que cela n’a pas été dit au nom de la majorité ou dans la salle du dialogue. La presse n’a fait que rendre compte de ce que j’ai dit. 

Pouvez-vous revenir sur la proposition dont vos partenaires semblent ne pas être au courant ?

Ma proposition est la suivante : j’estime que dans une démocratie, il ne doit pas y avoir de limitation de mandat du président de la République. Parce que la décision appartient au Peuple. Deuxièmement, notre pays n’a jamais connu de limitation avant 1993. C’est à la suite de problèmes nés de l’élection présidentielle de 1988, que le Président Abdou Diouf a voulu lâcher du lest. Il a réuni une commission présidée par Kéba Mbaye qui avait discuté de ces questions pour arriver à la limitation des mandats. Moi, j’estime que ce n’est pas démocrate. Pour moi, le combat qui mérite d’être mené, c’est que les élections se déroulent normalement, qu’après chaque élection, il n’y ait pas de discussions, qu’on sache celui qui a gagné et celui qui a été battu. Deuxièmement, nous nous comparons souvent à certains pays de l’Occident, or nous n’avons pas les mêmes réalités. Sur le plan des infrastructures, par exemple, ces pays ont une Constitution achevée. En France, aux Etats-Unis, on ne juge pas un Président sur le nombre de kilomètres de route qui a été fait, sur le nombre d’universités construites, sur le nombre d’écoles ou de forages ou sur l’électricité. Or, chez nous, c’est cela le critère. Nous sommes dans un pays où tout est à faire, tout est à construire. Donc, on ne peut pas se comparer à l’Occident de cette manière. Ensuite, vous entendez souvent les Sénégalais prendre l’exemple du Rwanda en disant : «Voici un pays qui, en si peu de temps, s’est développé.» Est-ce que le Rwanda avait un président de la République avec un mandat de cinq ans renouvelable une fois ? Non. On nous donne l’exemple de l’Europe, mais je cite toujours l’exemple de l’Allemagne. En Allemagne, il y a un chancelier qui a les mêmes pouvoirs que le président de la République, et les mandats ne sont pas limités. En Grande-Bretagne, le mandat n’est pas limité. Voilà les raisons pour lesquelles j’estime qu’au Sénégal, on ne doit pas limiter le mandat du président de la République. Je constate que cette question est agitée à une période chargée dans la mesure où tout le monde pense au 3e mandat du Président Macky Sall qui ne m’intéresse pas, outre mesure. Je ne discute pas de cette question. Ce que j’ai dit dépasse les personnes, ça dépasse Macky Sall. Ce que je dis c’est pour la démocratie, c’est pour le pays. Si Macky Sall veut être candidat ou pas, c’est à lui d’apprécier.

Selon des sources de «L’Observateur», le mandataire du pôle de la majorité, Benoît Sambou, dit ne jamais avoir évoqué cette question avec vous, que répondez-vous ?

Oui, il a raison. On n’en a jamais parlé. Parce que ce n’est pas une proposition de la majorité présidentielle, c’est une proposition du Rapel (Rassemblement pour la pérennisation du libéralisme) que je porte et le moment venu, je la poserai sur la table. On l’accepte ou on ne l’acceptera pas, ça c’est autre chose. Et à chaque occasion, j’en parlerai, je tenterai de convaincre les Sénégalais du bien-fondé de cette proposition-là.

Après ce démenti, allez-vous continuer à participer aux travaux pour le compte de la majorité qui s’est désolidarisée de votre proposition ?

Je ne défends pas ces positions pour Macky Sall ou pour un autre. Je le fais pour le pays. Quant à ma présence au niveau de la Commission, je n’ai pas été demandeur. J’ai été choisi par le Président Macky Sall pour siéger dans cette commission. Le jour où il me demandera de quitter, je vais quitter. Ce qui ne m’empêchera de continuer à me battre pour cette question-là. Parce que, je pense que c’est le salut du Sénégal. Je pense que c’est ça qui va faire avancer la démocratie. C’est ma conviction.

Avez-vous reçu des soutiens de membres influents de la majorité ?

Cela ne m’intéresse pas. J’ai l’habitude de dire que je n’ai pas peur d’être impopulaire. Je l’ai toujours dit et malheureusement, l’histoire m’a toujours donné raison. Je pense que ce combat-là mérite d’être mené et je le mène.

Mais, est-ce que vous avez reçu des soutiens de responsables de la majorité, oui ou non ?

Bien sûr. J’ai reçu beaucoup de soutiens.

Comme qui ?

Beaucoup sont les Sénégalais qui pensent comme moi.

Des membres de la mouvance présidentielle ?

Moi, je parle de Sénégalais. Que cela soit de la majorité ou de l’opposition, c’est du pareil au même. Je parle de Sénégalais. Je vous donne un seul exemple sans citer de nom. Je sors comme ça du Building administratif (c’est un entretien téléphonique, Ndlr), j’avais une audience avec un ami. Devant l’ascenseur, je rencontre un Sénégalais qui est spécialiste en communication et un conseiller politique, il s’est jeté dans mes bras pour me dire : «Voilà quelqu’un qui me comprend et que je comprends.» Il me dit : «Ce que vous dites sur le mandat, c’est ça la vérité. En France où j’exerce, dans les pays Arabes, j’ai toujours parlé de ces questions-là et voilà le raisonnement que j’ai toujours donné.» Nous imitons deux pays dont la Constitution est achevée, ce qui n’est pas le cas chez nous. Le mandat en France ou celui aux Etats-Unis, ce n’est pas le mandat en Afrique ou au Sénégal particulièrement. Même si je n’avais reçu aucun soutien, aucune compréhension, je vais continuer à défendre cette position parce que j’y crois. Quand je disais en 2010, vous étiez-là, à mes frères et sœurs du Pds : «Faites attention, si nous continuons dans cette direction, nous allons perdre le pouvoir et beaucoup d’entre nous iront en prison.» Qui m’avait soutenu ? Personne. Et pourtant, on en est là. Quand j’ai dit, au lendemain de la Présidentielle de 2012, en réunion de Comité directeur, chez le Président Wade, que la seule chose que nous devrions faire, c’était de faire bloc autour du Président Macky Sall et de le soutenir. Personne ne m’avait compris, personne ne m’avait suivi. Aujourd’hui, qu’est-ce qu’ils ont fait ? Quand j’ai appelé aux retrouvailles de la grande famille libérale, j’ai été insulté et traîné dans la boue. Où sont ceux qui m’insultaient ? Aujourd’hui, ils occupent tous des positions stratégiques dans l’appareil d’Etat. C’est pourquoi, j’ai dit que l’histoire m’a toujours donné raison. Je peux donner d’autres exemples. Quand Karim Wade a été arrêté, j’avais dit à mes amis du Pds que la voie qu’ils avaient empruntée ne va pas faire libérer Karim, qu’il faut discuter, négocier. Je n’ai pas été suivi, on m’avait taxé de traître. Quand il a été condamné, je suis monté au créneau pour demander que Karim Wade soit gracié. C’était à la Tfm et dès que je suis sorti du studio, son avocat, Me Seydou Diagne, je le cite nommément, m’a appelé pour m’interroger si c’est Karim qui m’avait demandé de le faire ? Je lui ai dit : «Je ne demande pas l’avis de Karim.» Les faits m’ont donné raison. Donc, je n’ai pas peur d’être impopulaire, je dis ce que je pense et je mène mon combat. Qu’on me comprenne ou pas, ce n’est pas mon problème, l’essentiel c’est d’être de bonne foi et le jour où je me tromperai, je dirai que je me suis trompé. Pour le moment, ce n’est pas le cas.

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