Il fait les choux gras de la presse sénégalaise et internationale depuis qu’il s’est fait la malle pour la douzième fois, selon son propre décompte. Excusez du peu ! L’homme de 32 ans, as de l’évasion qui alimente les rumeurs les plus folles dans son pays, est arrêté ce mardi à Tamba, dans l’Est du Sénégal, selon le Commandant Mané, chef de la légion de la gendarmerie.

Sa dernière prouesse a des conséquences immédiates : le directeur de la prison du Camp pénal de Liberté 6 est relevé de ses fonctions mercredi et une enquête est en cours pour élucider les circonstances.

Qui est Boy Djinné ?

L’homme aux évasions multiples rappelle le héro de la série Prison Break, Michaël Scofield. Pourtant, Baye Modou Fall n’ rien d’un héros hollywoodien. Originaire de Diourbel, à 160 kilomètres de Dakar, Baye Modou Fall est fils unique. Il n’a pas fréquenté l’école française mais a appris le coran.

Il a par la suite travaillé dans différents ateliers où il a appris les rudiments de l’informatique. Il se dit homme d’affaires et transporteur ayant hérité des biens de son défunt père.

Plusieurs fois arrêté pour « vol en réunion avec usage d’armes » ou « association de malfaiteurs, évasions multiples », il rappelle avoir fait la prison pour la première fois pour une affaire de saisie de biens appartenant à autrui. Une détention à la prison pour mineurs de Diourbel qui avait fini par une évasion.

L’homme se dit non violent et assure ne pas utiliser d’armes.
Me Abdoulaye Babou, ancien avocat défenseur de Baye Modou Fall alias Boy Djinné confirme à la BBC que son ancien client « n’a jamais été porteur d’une arme dans les différentes affaires pour lesquelles il est poursuivi ».

« Personnellement je l’ai défendu pendant 10 ans. Nous avons des rapports cordiaux. En liberté, il venait plusieurs fois me voir dans la ville de Touba. C’est un garçon timide qui n’a pas le physique d’un caïd. Il est très mince, de petite taille et extrêmement timide », témoigne l’avocat.

« Si vous rencontrez Boy Djinné, il ne vous regardera jamais dans les yeux. Vous ne décèlerez aucun caractère de voyou. Il n ‘a jamais tué quelqu’un », ajoute Me Babou.

D’après lui, c’est le traitement médiatique de ces affaires qui l’a « surdimensionné ».

« La presse a fait de lui un superman. Il n’a aucun pouvoir mystique. Il a dit et répété que quand « je veux m’évader je trouve des arrangements », explique l’ancien avocat de « Boy Djinné ».

Qu’a-t-il dit lors de son interview ?

Surnommé Boy Djinné, le garçon aux esprits en langue wolof, Baye Modou Fall s’est longuement expliqué sur son geste dans un entretien télévisé le lendemain de sa fuite.

Il affirme s’être évadé parce qu’il était en détention provisoire et qu’il s’est vu refuser une libération provisoire et que la procédure judiciaire prenait trop de temps.

« Le délit d’évasion, c’est une autre peine, je le sais. Mais puisque j’ai fait 9 ans de détention pour rien, cette évasion est un sacrifice pour moi. Je me bats pour que la vérité éclate. J’ai décidé de prendre les choses en main. J’ai toujours su que je pouvais sortir de la prison à tout moment, de jour comme de nuit », déclare-t-il dans l’entretien qu’il a accordé o la télévision ITV.

Il avait été arrêté en 2016 à la frontière avec la Guinée après cinq mois passés en Gambie.

« Je vais rester au Sénégal, suivre la justice pour voir comment cette affaire va se terminer. Puisqu’ils ne veulent pas m’accorder une liberté provisoire parce que croyant que je vais m’enfuir, j’ai décidé de prendre mes propres responsabilités. Pour mon dossier, quand ils auront fini leur enquête et qu’il arrive au Tribunal, s’ils m’appellent je vais répondre », déclare-t-il avec aplomb.

Pour sortir de prison, le jeune homme a brisé une grille de ventilation dans sa cellule et s’est ensuite échappé par-dessus le mur de la prison en utilisant une corde attachée à un poteau électrique. Il explique son modus operandi par un manque de sécurité des lieux.

« J’ai toujours dit qu’il n’y a pas de sécurité là où je suis détenu au Camp pénal, même si les gens soutiennent le contraire. A tout moment, nuit et jour, quand je veux sortir de là, je peux le faire. Eux ils réfléchissent, moi également je suis un être humain comme eux. J’étais dans une chambre 2m 20 sur 3m 10. Il y avait une aération faite de fer. J’ai enlevé le fer la nuit. Je n’ai eu aucun complice », détaille-t-il.

Réaction officielle

Après la douzième évasion du célèbre prisonnier, l’Inspecteur Régional de l’Administration Pénitentiaire de Dakar (IRAP) Mbaye Sarr est le premier à réagir.

Il confirme l’évasion et précise que Baye Modou Fall était dans un quartier de haute sécurité (QHS).

« Les premiers constats effectués sur place, dans la cellule, laissent croire qu’il aurait bénéficié d’une aide. Une aide qui peut être aussi bien interne qu’externe. L’enquête ouverte pour auditionner les agents de garde au moment de l’évasion survenue entre 5 heures et 6 heures du matin permettra de déterminer le niveau de responsabilité de chacun », promet-il.

La problématique des longues détentions

L’évasion de Baye Modou Fall pose la problématique des longues détentions provisoires dans les affaires criminelles au Sénégal.

Le code pénal sénégalais ne prévoit pas de limite aux détentions provisoires dans le cadre des dossiers criminels même si ce délai est de six mois pour les dossiers délictuels.

« Notre problème aujourd’hui ce sont les longues détentions. Quand quelqu’un est en prison, il faut le libérer où le juger, sinon le mettre en liberté provisoire. Vous ne pouvez pas maintenir quelqu’un en prison pendant des années, or la peine qu’il encourt ne fait même pas trois ans. C’est pourquoi, je pense qu’il faut des réformes profondes du système judiciaire sénégalais », plaide l’avocat sénégalais Me Ousmane Sèye.

Son confrère Me Abdoulaye Babou est du même avis.

Il pense que son ancien client Baye Modou Fall est victime de ce système qui ne limite pas la durée des détentions.

« Il est en prison et il n’a aucune idée sur l’issue de ces dossiers malgré les lettres qu’il a adressées aux autorités et qui sont restées sans réponses, on ne lui donne pas de chance d’être jugé. Ce n’est pas juste », dit-il.

Introduction du bracelet électronique

En juin 2020, les députés sénégalais avaient adopté deux projets de loi consacrant l’utilisation du bracelet électronique comme mode d’aménagement des peines afin de désengorger les prisons.

L’un de ces textes modifie le code de procédure pénal et introduit l’assignation à résidence avec surveillance électronique comme alternative à la détention provisoire et le placement sous surveillance électronique comme mode d’aménagement des peines.

Le Centre de surveillance du système de gestion des bracelets électronique est en train d’être créé, l’opérateur est choisi et le dispositif juridique est en place, selon une source gouvernementale.

Des organisations de la société civile et de défense des droits de l’Homme dénoncent depuis des années le surpeuplement carcéral et appellent à l’introduction de moyens d’allégement des peines.

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