Contributions

« Il y a 70 ans, Cheikh Anta Diop clashait Dias et Sonko » par Abdoul Aziz DIOP

Le nouveau refrain bien connu est celui selon lequel tout ce qui est entrepris par la
Justice, au nom de la société, pour appliquer la loi générale et impersonnelle aux
opposants, vise à écarter du jeu démocratique des adversaires politiques dont les
chances de gagner une élection sont aussi grandes que celles des candidat(e)s
sortant(e)s. Vérité ou mensonge ? Pour éviter tout parti pris qui rendrait inutile notre
propos, nous n’avons d’autre choix que de renvoyer pouvoir et opposition dos à dos
en considérant qu’il n’y a ni vérité absolue, ni mensonge absolu en la matière. En
prélude à l’accusation d’untel ou d’untel de trouble à l’ordre public et d’usage de la
violence pour le pouvoir local ou national, nous présentons d’abord le prisme sous
lequel les faits irréfutables pendant les investitures pour les élections locales du 23
janvier 2022, et après elles, sont analysés dans ce qui suit.

« Alerte sous les Tropiques »

C’est le titre du recueil d’articles de 150 pages (Éditions Présence Africaine, 1990)
publiés, entre 1946 et 1960 dans diverses revues, par le Professeur Cheikh Anta DIOP
dont les motivations sur la période – la « Culture » et le « Développement en Afrique
noire » – sont restées intactes toute sa vie durant. Des 11 articles du recueil qui nous
parle aujourd’hui autant qu’hier, celui intitulé « Vers une idéologie politique africaine
» (p.45-65) nous permet, telle une prophétie, de conquérir sur les vérités toutes faites
les accès de fièvre, les discours virulents précurseurs et la part d’irresponsabilité des
locuteurs depuis février 2021.

Dès l’introduction à son brillantissime article, le grand savant sénégalais dit vouloir «
provoquer la prise de conscience de tous les Africains d’Afrique noire » par le «
travail d’avant-garde qui amènera chaque Africain, depuis le Sahara jusqu’au Cap,
(…) à réaliser qu’on doit lutter pour des idées et non pour des personnes, que le sort
du peuple est avant tout dans ses propres mains, qu’il ne dépend pas essentiellement
de l’éloquence revendicative d’un quelconque député (…), que le moyen naturel pour
transformer la société et la Nature est la lutte collective organisée et adaptée aux
circonstances de la vie, que dans cette lutte concrète le peuple (…) doit contrôler
[l’]avant-garde d’une façon dépouillée de toute sentimentalité, que ce contrôle (…) est
la meilleure garantie de l’efficacité de la lutte, (…) [et] qu’ il (…) est nécessaire de
dépasser le snobisme, la mode et les manies. »

Le refus de tout parti pris dans ce texte ne nous permettant toujours pas de tirer notre
légitimité de notre adhésion ou pas aux prescriptions de l’auteur des « Fondements
culturels et économiques d’un État fédéral d’Afrique noire », nous préfèrons arrimer
notre raisonnement à la dernière déclaration en date du Cadre unitaire de l’islam au
Sénégal (CUDIS) « pour une charte de la non-violence » entérinée par toute
l’avant-garde politique à moins de deux mois du scrutin départemental et municipal du
23 janvier 2022. L’arrimage de notre effort de démonstration à la déclaration du
CUDIS est d’autant plus crédible que le Professeur Cheikh Anta DIOP insiste, dans
l’article cité, sur le caractère sacré. même du point de vue religieux, de l’objectif
ultime d’« indépendance nationale du continent noir ». « Lutter pour atteindre cet
objectif, écrit-il, est conforme à l’enseignement du Coran, du Chtistianisme et au
progrès de l’humanité. » Soixante dix ans après, que dit le CUDIS et que lui répond
l’avant-garde politique dans sa diversité ?

Halte à la violence

Rejetant d’emblée, comme le président Macky Sall dans son adresse à la Nation du 8
mars 2021, la « logique de l’affrontement qui conduit au pire », le CUDIS, rappelle,
dans sa déclaration, l’engagement du Mouvement de défense de la démocratie (M2D)
à agir pour « l’unité nationale, la paix et la concorde », le bannissement de « la haine
et [de] la division sur des bases religieuses [et] ethniques », l’isolement de « toute
personne, ou groupe de personnes, (…) qui par l’acte ou la parole susciterait où
encouragerait la violence ou la haine » et l’encouragement d’une « pratique politique
positive, fondée sur le respect de l’autre et la valorisation des débats d’idées ». Dès
1952, un lanceur d’alerte du nom de Cheikh Anta Diop, indiqua, à ses contemporains
et à la postérité, ce qu’il y a lieu de faire pour asseoir durablement la souveraineté
nationale et internationale de l’Afrique noire. Soixante-dix ans avant le M2D et le
CUDIS dans le Bulletin – « La voix de l’Afrique noire » – de l’Association des
Étudiants RDA !. « En démontrant d’une façon indiscutable la parenté des Sérères,
des Valafs, des Saras (peuple des “négresses à plateau”), des Sarakollés, des
Toucouleurs, des Peuls, des Laobés », Cheikh Anta DIOP voulait rendre « ridicule –
[ce qu’il obtint] – tout préjugé ethnique entre les ressortissants conscients de ces
différents groupements ».
Concluant sa déclaration, le Cadre unitaire de l’islam au Sénégal propose aux acteurs
politiques de tout bord d’adopter la Charte de la non-violence considérée comme un «
instrument de veille citoyenne » et un puissant baromètre grâce auquel tous les
segments du peuple exercent le contrôle nécessaire, cher à l’auteur de Civilisation ou
barbarie, sur l’avant-garde dont les deux composantes (majorité et opposition)
animent la vie politique pendant les trois moments (pré-électoral, électoral et
post-électoral) qui la rythment.

En déclarant qu’il ne signerait pas la Charte de la non-violence du CUDIS, Ousmane
Sonko, adoubé par le maire sortant de la commune de Mermoz Sacré-Cœur
Barthélemy Dias, considère qu’il doit être le seul à échapper au contrôle de
l’avant-garde politique par le peuple souverain pour mieux enfreindre les lois et
règlements tout en échappant aux procédures de mise en accusation et de poursuite
judiciaire en cas de culpabilité formellement établie par un tribunal compétent. Le
recours annoncé à la violence par M. Sonko n’est ni plus ni moins qu’une déclaration
de guerre à la démocratie sénégalaise et à la République une et invisible qui en est
l’incarnation suprême. Cheikh Anta DIOP doit retourner dans sa tombe pour avoir 70
ans plus tôt montré le bon chemin à tout un continent, clashant au passage les deux
compères immatures et violents (Dias et Sonko).

Qui disait que le savant Cheikh Anta DIOP inspire Ousmane Sonko ? L’écrivain
Boubacar Boris DIOP ! Il n’avait manifestement pas vu juste. Le moment est peut-être
venu pour le disciple du Professeur de faire son mea culpa et de se décider enfin à
critiquer Ousmane Sonko comme vient de le faire le grand défenseur des droits de
l’homme Alioune Tine.

Abdoul Aziz DIOP
Essayiste
SEN APR
Conseiller spécial à la Présidence de la République